Tsalissan Okombi : « Il faut qu’on parle de l’autre Sassou »

Denis Elvis Tsalissan Okombi, ministre délégué chargé des Relations avec le Parlement au Congo-Brazzaville, le 23 août 2016 à Paris

Denis Elvis Tsalissan Okombi, ministre délégué chargé des Relations avec le Parlement au Congo-Brazzaville, le 23 août 2016 à Paris

Ministre délégué chargé des Relations avec le Parlement au Congo-Brazzaville, Digne Elvis Tsalissan Okombi est également l’un des défenseurs les plus acharnés du changement de Constitution qui a permis au président Denis Sassou Nguesso de se représenter. Interview.

Le ton est calme, le discours et les éléments de langage appris par cœur. Le seul moment d’hésitation arrive lorsqu’on s’intéresse à sa date de naissance. Digne Elvis Tsalissan Okombi se cache derrière une pirouette : « Avec ce que nous faisons aujourd’hui, nous pouvons dire que nous sommes tellement vieux dans la réflexion. » Mais dès qu’il s’agit du présidentDenis Sassou Nguesso, le natif de Brazzaville ne fait pas montre de la même retenue.

Très actif dans les mouvements associatifs des jeunes, il a mis en place en 2015 la dynamique Pona eloko, entendez « pour le pays » en lingala, afin de soutenir mordicus le changement de la Constitution au Congo-Brazzaville. Juriste de formation avec une expérience dans la fonction publique et président du parti Union pour un mouvement populaire (UMP), Digne Elvis Tsalissan Okombi s’était mué en « pédagogue » pour expliquer aux populations l’intérêt de « faire évoluer les institutions de la République ». Un travail récompensé par sa nomination au sein du gouvernement mis en place début mai après la réélection de Denis Sassou Nguesso. Chantre de « l’autre Sassou », Tsalissan Okombi défend ses choix.

Jeune Afrique : Lors de la campagne référendaire de 2015, vous avez soutenu le changement de la Constitution à travers l’association Pona ekolo. C’était un projet destiné à maintenir Denis Sassou Nguesso à la tête de l’État, non ?

Digne Elvis Tsalissan Okombi : Ce n’était pas le débat. Il ne s’agissait pas de savoir si le président Denis Sassou Nguesso devait continuer, ou pas. Le référendum consistait à savoir si notre pays avait besoin de faire évoluer ses institutions et de les réadapter au contexte politique. Qu’est-ce qui était bien pour le pays ? Telle est la question que soulevait Pona ekolo. Fallait-il faire évoluer nos institutions ou consacrer un statu quo tout simplement parce qu’il ne fallait pas que Denis Sassou Nguesso continue ? Nous avons opté pour l’intérêt du pays. Nous sommes allés sur le terrain, à travers le pays, pour faire de la pédagogie et expliquer aux populations le sens même du changement de la Constitution.

« C’est révolu l’époque où les ministres ne respectaient pas les députés ! »

Que répondez-vous à ceux qui, au sein de l’opposition, soutiennent que cettenouvelle Loi fondamentale a été taillée sur mesure pour permettre au président Denis Sassou Nguesso de se maintenir au pouvoir ?

C’est un débat dépassé. Aujourd’hui, tout le monde se rend compte que la nouvelle Constitution produit ses fruits : un Premier ministre, chef du gouvernement, a été nommé ; une démocratie plus souple est en train de se mettre en place, dotée d’un Parlement avec des pouvoirs renforcés. C’est révolu l’époque où les ministres ne respectaient pas les interpellations de l’Assemblée nationale !

Au-delà des rapports institutionnels, qu’apporte de nouveau cette nouvelle Constitution au vécu du Congolais ?

Grâce à la nouvelle Constitution, des conférences budgétaires sont prévues entre le gouvernement et le Parlement pour que ces deux institutions se concertent sur les priorités du peuple. Ce qui ne faisait pas avant. En conséquence, à partir de 2017, nous allons commencer à avoir des budgets en harmonie avec les ressources, les besoins du peuple et la volonté politique du gouvernement. C’est la population qui en sera bénéficiaire.

Concrètement en quoi va consister la « rupture » tant vantée par le président Denis Sassou Nguesso ?

Au Congo-Brazzaville, tout le monde s’est accordé sur un constat : il fallait une rupture, une scission entre ce qui se faisait avant et ce qui doit être la nouvelle République. Une fois réélu, le président a estimé qu’il était important de mettre en exergue cette volonté du peuple. Cela se traduit notamment par le choix de Clément Mouamba comme Premier ministre, alors que ce dernier n’était pas membre de la majorité présidentielle. Mais Denis Sassou Nguesso l’a désigné parce qu’il considère qu’au-delà de son appartenance politique, ce cadre peut apporter quelque chose de nouveau dans le pays.

La composition du gouvernement traduit également cette rupture. Pendant les campagnes référendaire et électorales, le peuple a souhaité qu’il y ait un renouvellement de la classe politique. Autrement dit, une ouverture de l’équipe gouvernementale aux femmes et aux jeunes. C’est ce qui a été fait : 60 % des ministres aujourd’hui sont des jeunes. Mais le fait le plus marquant de cette rupture est, à mon sens, le discours même du chef de l’État ; l’orientation qu’il donne à l’action publique, la responsabilisation des membres du gouvernement qui doivent mettre en application cette nouvelle politique.

« On aurait tort de penser que les choses continueront comme avant »

Les Congolais reprochaient en effet aux ministres l’enrichissement illicite, la concussion, la gabegie, la corruption… Quelles dispositions ont été prises pour que cela ne se reproduise plus dans la nouvelle République ?

Denis Sassou Nguesso a mis en place plusieurs institutions étatiques et para-étatiques pour lutter contre ces maux. Au Congo, il existe par exemple deux commissions contre la corruption, la concussion, la fraude. Mais il faut une adhésion de nos populations et des cadres pour que cette politique soit mise en oeuvre. C’est ce qui a manqué dans le passé. Aujourd’hui, le président a promis d’y veiller personnellement. Avec le nouveau rôle de contrôleur qu’occupe le chef de l’État – puisqu’il n’est plus le chef du gouvernement direct -, on aurait tort de penser que les choses continueront comme avant. On ne peut plus accepter que les gens se comportent comme dans une jungle. La rupture implique donc la responsabilisation : chacun doit assumer les conséquences de ses actes. N’est-ce pas la semaine dernière certains magistrats qui se sont mal comportés ont été poursuivis devant la justice ?

Après la « nouvelle espérance », le « chemin de l’avenir », Denis Sassou Nguesso propose « la marche vers le développement ». Un autre slogan ou un réel projet de société au Congo-Brazzaville ?

Il faut circonscrire tous ces projets de société dans un contexte. Lorsque nous sommes sortis de la guerre civile de 1997, le président a estimé en 2009 qu’il était temps de donner une « nouvelle espérance » aux Congolais. Il a fallu cinq ans pour que le peuple croit de nouveau à son pays. Puis, il fallait montrer un chemin pour aller vers l’avenir, doter le pays d’un certain nombre d’infrastructures de base dans les départements. Ces dernières années, avec notamment la politique de « municipalisation accélérée », le chef de l’État a mis en place les bases du développement du Congo.

« Nous regrettons souvent ce qui est dit à l’étranger sur le Congo »

La « marche vers le développement » ne consiste qu’à accompagner et à consolider tout ce qui a été fait. Ce n’est donc pas un vœu pieux. Au contraire. Mais nous regrettons souvent ce qui est dit à l’étranger sur le Congo. Car on ne peut pas juger Mabdingou, Nkayi et toutes les autres localités de la Bouenza à partir d’un bureau climatisé de New-York ou de Paris. Ce sont des populations locales qui sont bien à mêmes de rapporter la différence entre leur quotidien d’hier et celui d’aujourd’hui.

C’est pourquoi, dès 2017, avec l’association Pona ekolo, nous allons lancer une grande campagne dénommée « L’autre Sassou ». Parce que lorsqu’on parle de Sassou sur des médias à l’étranger, c’est toujours le « Sassou dictateur », le « Sassou qui ne respecte pas les droits de l’homme », le « Sassou dans l’affaire des biens mal acquis ». Mais « l’autre Sassou », celui qui a bâti la Bouenza, celui qui a permis que les Congolais puissent aller aujourd’hui de Pointe-Noire à Ouesso en une journée, celui qui permet de circuler librement sur toute l’étendue du Congo sans être inquiété, celui qui donne la possibilité aux jeunes de devenir des ministres ou directeurs généraux, celui qui permet qu’un Congolais puisse créer une société en 24 heures… qu’on n’en parle !

En attendant, le climat politique au Congo-Brazzaville demeure morose : des opposants notamment Jean-Marie Mokoko, candidat malheureux à la présidentielle, arrêtés, inculpés. Comment décrisper la situation ?

Les Congolais doivent apprendre à se parler. Nous devons laisser au passé ce qui ressort du passé et vivre le présent pour préparer l’avenir. En tant que ministre en chargé des Relations avec le Parlement, je suis allé au contact des opposants pour leur dire qu’il était important d’arrêter de construire des murs entre nous. Il n’y a pas d’autre alternative que le dialogue.

Mais pour l’instant, nous n’avons pas la même conception de ce dialogue. J’appartiens à une génération de Congolais qui ne conçoivent pas le dialogue comme une grande messe. À l’instar de la conférence nationale où tout le monde passait devant la tribune pour insulter Denis Sassou Nguesso. Pour nous, le dialogue doit être permanent : le président peut consulter l’opposition et la société civile, sans que nous ne dramatisions l’acte. Nous devons également cesser de croire que les hommes politiques sont au dessus des lois.

source : jeuneafrique.com